Scream : le film qui a appris aux spectateurs à regarder les films d’horreur.

En 1996, le slasher arrive à bout de souffle. Après plus de vingt ans à répéter les mêmes règles – un tueur masqué, des adolescents imprudents tués un par un – le public commence à se lasser.

Scream arrive et redistribue complètement les cartes. Les personnages ne sont plus simplement dans le film : ils commentent le film. Ils aiment les films d’horreur, en connaissent les règles et les clichés… tout en étant eux-mêmes coincés dans un slasher.

Plus qu’un simple renouveau du genre, Scream marque un moment particulier dans l’histoire du cinéma populaire. Un moment où le film commence à apprendre au public comment regarder le film lui-même.

Et c’est peut-être pour cela que, près de trente ans plus tard, la saga continue de fasciner.

La scène d’ouverture de Scream installe immédiatement le jeu entre le film et le spectateur.
J’aime le pop-corn

Le slasher avant Scream

Si Scream est aujourd’hui considéré comme un classique du genre, le slasher était bien différent avant sa sortie.

Le slasher est un sous-genre du film d’horreur dans lequel un tueur – souvent masqué – traque un groupe de victimes, généralement des adolescents ou de jeunes adultes. Les personnages sont éliminés un à un jusqu’à l’affrontement final avec ce que l’on appelle souvent la final girl.

Les codes du slasher mise en pratique

Le genre se structure réellement au milieu des années 1970, mais ses origines remontent plus loin. Des films comme Psychose d’Alfred Hitchcock ou Le Voyeur de Michael Powell posent déjà certaines bases : le regard du tueur, la subjectivité de la caméra, la violence intime.

Dans les années 60 et 70, le giallo italien développe encore ces éléments. Plusieurs chercheurs, comme Bryan Huart ou Mikel J. Koven, ont montré à quel point ce courant a influencé la naissance du slasher américain.

Le premier véritable représentant du genre est souvent considéré comme Black Christmas de Bob Clark. Mais c’est surtout Halloween de John Carpenter qui va populariser le modèle et engendrer une multitude d’imitations jusqu’au milieu des années 1990.

Le problème, c’est que la mécanique devient rapidement très prévisible.

Un tueur apparaît, souvent lié à un traumatisme ou à un passé trouble.
Un groupe de victimes est isolé.
Les meurtres s’enchaînent.
Et le film se termine par la confrontation avec la survivante.

La mise en scène suit elle aussi des codes précis : le point de vue du tueur, l’utilisation de l’hors-champ, l’attente, ou encore les meurtres conçus comme de véritables moments de spectacle.

À force d’être répété, ce langage devient familier pour le public.
Et c’est précisément dans ce contexte qu’arrive Scream.

Un genre à bout de souffle

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, le slasher commence à s’essouffler. Le genre est saturé. Les grandes franchises enchaînent les suites : Vendredi 13 compte déjà neuf films, Halloween en a six, Freddy en compte sept.

À force de répéter les mêmes mécaniques, les films deviennent prévisibles. Le public commence à se détourner d’un genre qui multiplie les sorties mais perd progressivement en tension et en créativité.

C’est dans ce contexte que Wes Craven et Kevin Williamson imaginent Scream.

En réalité, Craven avait déjà commencé à jouer avec les codes du genre quelques années plus tôt avec Freddy sort de la nuit. Dans ce film, Freddy Krueger sort littéralement de la fiction pour s’attaquer aux acteurs qui l’ont incarné.

Mais Scream va encore plus loin.

Là où Freddy sort de la nuit restait un jeu avec la frontière entre fiction et réalité, Scream intègre directement la culture du film d’horreur dans son récit. Les personnages connaissent les règles du genre, les commentent… tout en étant eux-mêmes piégés dans un slasher.

Et ce simple déplacement change complètement la manière dont le film construit son suspense.

Le film qui révèle les règles

Dans les slashers classiques, les règles du genre ne sont jamais explicites. Le spectateur les comprend avec l’habitude : le tueur traque ses victimes, les personnages prennent de mauvaises décisions, et la mécanique se répète film après film.

Avec Scream, ces règles sont mises au premier plan. Les personnages les connaissent et les commentent — Randy les énumère même explicitement.

Randy détaille les règles nécessaires pour survivre à un film d’horreur.
Vous comprenez vite mais il faut vous expliquer longtemps

À partir de ce moment-là, le tueur ne peut plus être une simple figure toute-puissante. Le film doit trouver une autre manière de créer du suspense.

C’est là que Scream introduit un changement majeur : le slasher se mélange au whodunit.

Ghostface n’est plus une présence mythique comme Michael Myers ou Jason. Il devient humain. Il trébuche, rate ses attaques, se fait surprendre.

Le suspense ne repose plus seulement sur la survie des personnages, mais aussi sur une question centrale : qui se cache derrière le masque ?

En révélant les règles du genre, le film peut alors s’amuser avec elles. Il les confirme parfois, les détourne souvent, et joue constamment avec les attentes du spectateur.

Cet équilibre est fragile. Si le film insiste trop sur les clichés, il devient une parodie. Mais s’il les ignore complètement, il perd ce qui fait le plaisir du genre.

C’est précisément ce que réussissent Wes Craven et Kevin Williamson : utiliser les codes du slasher tout en les transformant.

On ne regarde plus seulement comment les personnages vont mourir.
On cherche aussi qui, parmi eux, est en train de tuer.

Et, peu à peu, le spectateur devient lui aussi une pièce du jeu.

Le spectateur devient critique

Le spectateur entre dans le jeu dès les premières minutes du film.

Dès le premier plan du film, le téléphone sonne dans la maison du personnage joué par Drew Barrymore. L’actrice répond et rapidement l’interlocuteur va poser la question devenue culte :

What is your favorite scary movie ?

La question est adressée au personnage, mais aussi au spectateur.
Le film nous implique immédiatement.

Très vite, le tueur lance un quiz.
Et piège le spectateur en même temps que sa victime.

À la question :

Qui est le tueur dans Vendredi 13 ?

La réponse évidente semble être Jason.
Mais la bonne réponse est Mrs. Voorhees.

Le film annonce déjà quelque chose :
connaître les règles ne suffira pas à survivre.

Quelques minutes plus tard, une autre règle est brisée.
Alors que le public pense assister à l’introduction de l’héroïne, le personnage est brutalement tué.

Le film prévient immédiatement :
Ce ne sera pas un slasher classique.

Mais la scène la plus révélatrice arrive plus tard.

Randy regarde Halloween à la télévision. Sur l’écran, Michael Myers se rapproche lentement de Laurie Strode. Randy crie :

Regarde derrière toi !

Au même moment, Ghostface apparaît derrière lui.

Randy crie “behind you” en regardant Halloween tandis que Ghostface est derrière lui.
Littéralement derrière toi !

La scène résume tout ce que fait Scream.

Le personnage connaît les règles.
Le spectateur voit ce qui se passe.
Et le film parle du cinéma pendant qu’il se déroule.

Mais elle crée aussi une autre mise en abyme brillante.
Au moment où Randy crie sa réplique, il parle à la fois au personnage dans le film qu’il regarde, il se parle à lui-même sans le savoir et il parle au spectateur. 

On voit tout le génie d’écriture et de réalisation présent dans ce film résumé en quelques minutes. Cette intelligence d’écriture qui explique au spectateur comment fonctionnent les films d’horreur.
Qui les rend critiques des autres films en les rendant complices de celui-là.

Ces scènes montrent aussi ce qui rend Scream unique, le mélange des tons.
Elles sont à la fois drôles, angoissantes et véritablement horrifiques.

Et surtout, c’est un film qui parle constamment de cinéma.
La suite le dira explicitement : elle s’ouvre sur un débat autour des suites et de leur capacité – ou non – à dépasser l’original.

Scream, une saga qui parle de cinéma

Quand Wes Craven commence à travailler sur Scream, il n’arrive pas dans le genre par hasard. Depuis les années 1970, il participe à la construction même du cinéma d’horreur américain.

Il a marqué le genre avec La Colline a des yeux et surtout avec Les griffes de la nuit, qui introduit l’un des monstres les plus célèbres du cinéma : Freddy Krueger.

Mais au milieu des années 1990, la franchise s’essouffle.
Avec Freddy sort de la nuit, Craven commence déjà à jouer avec les codes en faisant sortir Freddy de la fiction pour envahir le monde réel.

Scream pousse cette idée encore plus loin.

Le film ne parle pas seulement d’un tueur qui traque des adolescents.
Il parle du cinéma lui-même.

En citant les films d’horreur, en analysant leurs règles et en les rejouant sous nos yeux, Scream transforme le slasher en commentaire sur le genre.

Et, au-delà du cinéma, le film évoque aussi autre chose : la manière dont la violence et les traumatismes deviennent des récits, puis des divertissements.

En ce sens, la saga ne parle pas seulement d’horreur.
Elle parle aussi de notre manière de la regarder.
Elle devient une critique directe de l’exploitation médiatique.

C’est peut être pour cela que la saga continue d’exister.

THE Ghostface

Trente ans après la sortie du premier film, la saga Scream continue d’exister. Suites, relances, nouveaux personnages : la série n’a cessé de rejouer les règles qu’elle avait elle-même révélées.

Au fil des films, elle a continué à inclure le spectateur dans son jeu, à détourner les codes du slasher et à réfléchir sur sa propre histoire.

Les épisodes sont parfois inégaux, mais l’idée centrale reste la même.

Scream ne nous apprend pas seulement à survivre aux films d’horreur.

Il nous apprend à les regarder.

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