
Sam Raimi est l’un des cinéastes les plus inventifs du cinéma américain. Dans presque chacun de ses films, il y a de nouvelles idées de mise en scène. D’une période à l’autre, Raimi a constamment renouvelé son langage visuel, imposant des partis pris formels qui ont marqué le cinéma populaire.
Le plus flagrant reste sa trilogie Spider-Man. Au-delà du fait qu’elle fasse partie des premières grandes sagas de super-héros modernes, elle demeure l’une des rares à avoir véritablement donné vie à une bande dessinée à l’écran. Raimi ne se sert pas de la bande dessinée comme d’un story board – Comme pourrait le faire Zack Snyder – mais a réussi à inventer une structure qui ressemble beaucoup plus à ce que serait un comics en mouvement.
Et cette inventivité ne date pas d’hier, dès Evil Dead, son premier long métrage, certains plans continuent d’interroger les spectateurs sur leur fabrication.
Ça fait maintenant plus de 10 ans que l’on ne l’a pas vu derrière une caméra – Doctor Strange in the Multiverse of Madness ne peut pas être véritablement considéré comme l’un de ses films . Officiellement signé par Raimi, le film fut largement supervisé par Kevin Feige, qui en a notamment piloté le découpage – Son dernier film pleinement personnel restait donc Le Monde fantastique d’Oz, œuvre qui laissait déjà entrevoir un réalisateur absorbé par la machine hollywoodienne, comme on avait pu le sentir dans Spider-Man 3 ou, dans une moindre mesure, dans Jusqu’en enfer.
C’est donc avec une immense attente que l’on accueillait Send Help, annoncé comme un retour à la comédie horrifique gore, son terrain de prédilection. L’idée était séduisante. Le résultat, beaucoup moins.
Seul au monde, sans filtre… mais sans vertige
Linda est une femme simple, effacée. Très compétente dans son travail, elle est pourtant dévalorisée par toutes les personnes qui l’entourent. Le film s’ouvre sur ce qui reste la séquence la plus inspirée de l’ensemble.

Dans un open space, elle se fait voler son travail, elle est ignorée, rabaissée. Elle encaisse tout, sans perdre son sang-froid. Ce n’est pas du niveau des séquences du Daily Bugle, mais on reconnaît immédiatement le cinéma de Raimi : un sens du cadre, une énergie dans la mise en scène, une façon de transformer un espace banal en terrain de jeu.
Puis vient la séquence du crash d’avion – très drôle, légèrement gore – qui relance l’intérêt. On se demande alors comment Raimi va réussir à dépasser l’évidence du genre.
Spoiler alert : il n’y arrive pas.
Le patron (interprété par Dylan O’Brien) se retrouve à la merci de Linda “de la compta”, qui le maintient en vie. Si le film n’évite pas les clichés du récit de survie sur une île déserte, c’est surtout Sans filtre de Ruben Ostlund qui vient immédiatement à l’esprit : l’inversion des rôles, la position dominante qui devient abusive, l’idée que le dominé ne serait pas meilleur s’il devenait dominant.
Heureusement, Rachel McAdams – malgré son relatif délaissement par Hollywood – incarne avec justesse l’évolution de Linda. D’une femme timide et invisible, elle devient peu à peu sûre d’elle, s’épanouit dans un environnement qu’elle rêvait de côtoyer depuis des années, avant de basculer dans une folie passagère… vraiment très folle. On peut même dire qu’elle finit par devenir exactement la personne qui l’aurait oppressée quelque temps plus tôt.

Une bonne série B… mais seulement ça
On ne s’ennuie pas devant Send Help. Le film fonctionne. Le gore est souvent au service du comique. Certaines scènes sont efficaces. Les acteurs sont justes. Ce n’est pas un mauvais film.
Mais ce n’est pas un film de Sam Raimi au sens où on l’entend.
Avec un budget de 40 millions de dollars, présenté comme un “grand retour”, on s’attendait à être surpris, bousculé, marqué par des idées formelles audacieuses. Or, si quelques plans trahissent encore sa signature – mouvements brusques, cadres dynamiques, goût pour l’excès – ils restent trop rares pour donner au film une véritable identité.
Raimi n’est pas un réalisateur de “bonne série B”. Il est un réalisateur capable de transformer une série B en œuvre singulière. Ici, il livre un film correct, divertissant, mais sans la folie ni l’inventivité qui faisaient sa force.
Peut-être s’est-il éloigné de cette énergie. Peut-être préfère-t-il aujourd’hui produire plutôt que réaliser. Il faudra attendre son prochain projet, probablement la suite de Jusqu’en enfer, pour le savoir.
Send Help est une série B efficace, parfois drôle, où le gore sert réellement la comédie et où les acteurs sont justes. Mais venant de Sam Raimi, maître de la comédie horrifique, le film laisse un goût d’inachevé. Plus qu’un mauvais film, c’est une grande déception.
Note : 6/10