Marsupilami : vendre la jungle à une compagnie de croisière
Comment un personnage né pour défendre la forêt peut-il devenir l’ambassadeur d’une industrie qui détruit les océans ?Sur la piste du Marsupilami d’Alain Chabat avait été copieusement attaqué à sa sortie. Mais à la lumière de la version de Philippe Lacheau, on en viendrait presque à le réhabiliter.
Et pourtant, si le premier fut un échec commercial relatif, le second est un véritable carton, il a déjà dépassé les 1,5 million d’entrées en une semaine d’exploitation.André Franquin doit se retourner dans sa tombe en voyant son petit animal jaune à pois noirs quitter la jungle pour s’épanouir sur un paquebot de croisière.
Si le placement de produit massif est monnaie courante aux États-Unis depuis longtemps (I, Robot et ses Converse, Evolution et son shampooing Head & Shoulders…), la France semblait encore relativement épargnée par ce type d’intégration aussi frontale. Ici, on ne parle plus d’un produit glissé en arrière-plan, on parle d’un partenariat structurant, assumé, revendiqué.
Et c’est bien là que le bât blesse. Le Marsupilami est un personnage profondément écologiste, dont l’existence même repose sur la protection de la forêt contre la cupidité humaine. L’inscrire au cœur d’une publicité pour une compagnie de croisière, l’une des industries les plus polluantes pour les mers et les océans, relève d’un contresens presque cynique. Philippe Lacheau affirme partager les “mêmes valeurs” que cette entreprise, difficile d’y voir celles du Marsupilami ou celles de Franquin, farouche critique des logiques mercantiles.
Et ce renversement symbolique pourrait n’être qu’une faute morale si, au moins, le film fonctionnait comme comédie.
Une comédie lourde, et techniquement indéfendable
Le film est pensé pour être à destination des enfants, quand on voit le nom du Marsupilami, rien d’étonnant.
Comment se retrouvent alors une dizaine de blagues sexuelles, très explicites, très vulgaires, qui vont mettre mal à l’aise quelques parents qui vont devoir répondre aux questions de leurs enfants.
Si l’on ajoute à ça les blagues racistes, sexistes et grossophobes, je doute que ce soit un film que l’on ait envie de montrer aux enfants.
Avec un budget annoncé de 30 millions d’euros, somme conséquente pour une production française, on était en droit d’attendre un minimum d’ambition visuelle. À la place, la photographie est plate, sans relief, souvent mal éclairée. Les scènes nocturnes sont particulièrement révélatrices, censées se dérouler dans l’obscurité, elles sont éclairées comme en plein jour, annihilant toute atmosphère et toute crédibilité.
Le découpage est paresseux, les scènes d’action confuses, et certaines séquences semblent montées à la hâte. Il y a une scène de combat impliquant le Marsupilami, filmée depuis le point de vue de la créature. On pourrait s’attendre à du spectacle, mais elle est à la fois frustrante et incompréhensible. Ce qui aurait pu être un moment spectaculaire devient un cache-misère visuel.
Seul véritable élément à sauver, l’animatronique du Marsupilami, conçu par le studio montpelliérain Mathematic. La créature est mignonne, parfois expressive, même si légèrement rigide. Mais elle ne suffit pas à masquer la faiblesse globale du projet.
Marsupilami n’est pas seulement une comédie lourde. C’est un film qui trahit l’esprit de son matériau d’origine pour le transformer en support commercial. Le voir triompher au box-office pose une question plus dérangeante : le niveau de la comédie française est-il tombé si bas que ce type de film puisse aujourd’hui être célébré, là où il aurait sans doute été un accident industriel il y a quinze ans ? Ce sera probablement l’un des plus gros succès français de l’année. Et savoir cela me laisse un goût amer, parce que ce n’est pas seulement le film qui m’inquiète, mais ce qu’il dit de notre exigence collective.