Aucun autre choix : tuer pour garder sa place
Seriez-vous prêt à tout pour retrouver du travail ? Pas n’importe lequel : votre travail. Celui qui définit votre identité, votre place dans la société. Seriez-vous prêt à éliminer la concurrence, au sens le plus littéral du terme ?
C’est le choix radical que fait You Man-su, interprété par Lee Byung-hun, pour réintégrer une usine de papier après avoir été licencié de celle où il a passé toute sa carrière. Avec Aucun autre choix, Park Chan-wook s’attaque frontalement à l’angoisse contemporaine de l’obsolescence.
Après avoir exporté son cinéma en Europe au début des années 2000 avec son chef-d’œuvre Oldboy et sa trilogie de la vengeance, le cinéaste s’est imposé comme l’une des figures majeures de la nouvelle vague coréenne. Depuis, le paysage cinématographique mondial a évolué : le cinéma sud-coréen est devenu incontournable, notamment après la Palme d’or et l’Oscar remportés par Bong Joon-ho pour Parasite. Dans ce contexte, chaque nouveau film de Park Chan-wook est attendu comme un événement.
Une mise en scène au cordeau
Le film s’ouvre sur Man-su derrière son barbecue, radieux lors de l’anniversaire de sa femme. « Je ne pourrais pas être plus heureux », affirme-t-il en serrant les siens dans ses bras. Au-dessus d’eux, pourtant, des nuages noirs s’amoncellent. Dès cette scène inaugurale, Park Chan-wook annonce le programme, derrière l’image du bonheur domestique se prépare la catastrophe.
La mise en scène est d’une précision remarquable. Si les mouvements de caméra, parfois hypnotiques, ne sont pas toujours essentiels au récit, c’est surtout dans la composition des plans, le découpage et le montage que le film impressionne. Déjà virtuose dans Decision to Leave, le cinéaste confirme ici son sens du raccord et du rythme. Certains raccords de mouvement, presque ludiques, sont utilisés comme de véritables effets comiques. La mise en scène génère parfois plus d’humour que le scénario lui-même.
Une comédie féroce, profondément sociale
Le cinéma de Park Chan-wook a toujours flirté avec le comique, souvent là où on ne l’attend pas, au cœur d’une scène de torture dans Sympathy for Mr. Vengeance, ou pendant un interrogatoire crucial dans Decision to Leave. Mais Aucun autre choix est sa première comédie assumée comme telle.
Et c’est une réussite. L’histoire est tragique, presque absurde dans son principe, mais le cinéaste parvient à en tirer un humour grinçant, d’une efficacité redoutable. Chaque élément absurde révèle une vérité sociale. Sans discours appuyé, le film montre un monde où l’automatisation et l’intelligence artificielle rendent les travailleurs interchangeables, voire inutiles. Des hommes poussés à accepter n’importe quel emploi, sous-payé, pour lequel ils ne sont pas qualifiés. Des individus contraints de se réinventer sous peine de disparaître.
En situant son intrigue dans une usine de papier, Park Chan-wook joue subtilement avec l’idée d’obsolescence, les machines remplacent les hommes, tandis que certains personnages, figés dans une masculinité passée, symbolisée par les vinyles qu’ils collectionnent, semblent incapables d’évoluer. Le film dresse le portrait d’une Corée rongée par un capitalisme brutal, où la survie sociale devient une question de domination. Un libéralisme qui pousse, littéralement, à « tuer » pour conserver sa place.
Un acteur au centre du dispositif
Dans un film aussi centré sur un seul personnage, le choix de l’interprète est crucial. Lee Byung-hun livre ici une performance impressionnante de nuance. Tantôt pathétique, tantôt inquiétant, il incarne avec justesse un homme acculé, prêt à franchir toutes les limites pour retrouver une dignité professionnelle.
Aucun autre choix n’est peut-être pas le meilleur film de Park Chan-wook, mais il confirme la capacité du cinéaste à renouveler ses obsessions, violence, culpabilité, domination, dans des registres inattendus. En choisissant la comédie pour parler d’un sujet aussi sombre que l’obsolescence sociale, il signe un film à la fois drôle, cruel et profondément contemporain.Une critique sociale parfois évidente, mais toujours efficace et réjouissante.
Note : 8/10