
La structure narrative peut complètement renverser la perception que l’on a d’un film. Avec The Mastermind, Kelly Reichardt prend le film de braquage à rebours et le vide presque de ce qui en fait habituellement le sel. Pas d’équipe composée des “meilleurs dans leur domaine”. Pas de plan détaillé expliqué pendant vingt minutes. Pas de montée en tension interminable avant le casse.
Ici, la formation du groupe tient en une réunion dans une cave. Le plan se résume à une discussion de quelques minutes. Et le braquage arrive tôt, comme si ce n’était finalement pas le sujet.
Un deuxième film commence alors : celui de la fuite de James Blaine Mooney à travers les États-Unis. Un film plus lent, plus intérieur, plus existentiel que criminel.
Explorer les années 70 pour parler d’aujourd’hui
Kelly Reichardt choisit de situer son histoire dans les années 70 pour plusieurs raisons. D’abord parce que la sécurité des musées y était dérisoire, rendant un casse de ce type crédible. Mais surtout parce que cette époque permet de parler d’un moment charnière, celui où la classe moyenne américaine était encore un idéal, un but en soit.
Mooney, lui, n’en veut pas. Il ne s’y reconnaît pas.
Il veut être artiste. Et s’il ne peut pas l’être, il volera des œuvres.
Des œuvres d’un artiste incompris, éloigné de l’art classique, que même ses propres parents, membres du musée et amateurs éclairés, ne parviennent pas à apprécier à leur juste valeur. Des parents qui ne comprennent pas davantage leur fils et l’encouragent à devenir “normal”.
Le braquage devient alors moins une question d’argent qu’un geste presque romantique, un acte maladroit d’amour pour l’art, l’argent n’est pas la fin en soit, pouvoir accrocher un tableau dans son salon, même quelques minutes est bien plus important. Seulement voilà, Mooney n’est un “mastermind” que dans le titre.
Qui est vraiment le mastermind ?
Si son plan est bien ficelé, c’est surtout par opportunisme et par immaturité qu’il choisit de faire ce braquage. Mooney est un personnage en marge, mais en marge de la marge.
Durant sa fuite, il retrouve d’anciens camarades d’école d’art qui vivent désormais dans une ferme, ils côtoient des marginaux, en sont d’ailleurs eux même, ils ont choisi un style vie alternatif, hors des circuits traditionnels. Et pourtant, Mooney semble encore plus isolé qu’eux. Même les manifestants contre la guerre du Vietnam participent, d’une certaine manière, au système. Lui, non. Ou plutôt, il refuse d’y prendre part.
Et c’est là que réside une partie du génie du film. Pour nous raconter ce personnage, pour en dessiner les contours, Reichardt choisit la lenteur. Pas une lenteur ostentatoire ou vide, mais une lenteur qui prend le temps. Un film qui avance sans raccourcis, qui laisse les silences exister, qui accepte l’errance.
Un film à rebours de la production audiovisuelle contemporaine, comme Mooney est à rebours de son époque.
Un film de Kelly Reichardt
Kelly Reichardt fait partie de ces cinéastes qui ne font pas vraiment de concessions. On le ressent une nouvelle fois ici. The Mastermind n’est pas un film conçu pour séduire immédiatement ou pour cartonner au box-office. C’est un film qui assume sa singularité, son rythme, son refus des effets attendus.
Il raconte beaucoup de choses sous des airs presque anodins. Il surprend par sa narration, par sa construction, par sa profondeur discrète. Ce n’est pas un film spectaculaire, mais un film qui s’installe en vous, et qui donne envie d’y revenir dès qu’il commence à s’estomper.
Ce serait mentir de dire qu’il est sans défaut. Mais c’est assurément l’une des belles surprises de ce début d’année 2026. Le genre de film qui rappelle pourquoi on aime aller au cinéma, et pourquoi on a envie, parfois, d’en faire.
The Mastermind détourne les codes du film de braquage pour en faire le portrait d’un homme en décalage permanent avec son époque. En situant son récit dans l’Amérique des années 70, Kelly Reichardt transforme un simple casse en réflexion sur l’art, la marginalité et le refus du compromis. Lent, précis, à contre-courant des standards contemporains, le film séduit moins par le suspense que par la profondeur de son regard. Une œuvre discrète mais ambitieuse, qui confirme la singularité d’une cinéaste essentielle du cinéma indépendant américain.
Note : 8/10