Il y a des documentaires qui nous marquent profondément. Pas seulement parce qu’ils nous apprennent quelque chose, mais parce qu’ils nous obligent à regarder le monde autrement.
Avec Orwell : 2 + 2 = 5, Raoul Peck part d’une idée simple et assez inquiétante : la dystopie imaginée par George Orwell n’est peut-être plus une fiction.
Le film n’est pas toujours très subtil dans sa forme, mais il reste un documentaire important.

Orwell aujourd’hui
Comme son titre l’indique, le film s’appuie sur la pensée d’Orwell – en particulier sur 1984 – pour observer le monde contemporain.
Pendant longtemps, la dystopie imaginée par l’écrivain paraissait démesurée : une société totalitaire parfaite, où toute rébellion semblait impossible.
Raoul Peck montre au contraire – en reprenant la devise de l’Océania, « la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force » – que nous nous en rapprochons peut-être plus que nous ne voulons l’admettre.
Le film montre des dirigeants qui justifient des guerres au nom de la paix, restreignent des libertés en prétendant les protéger ou modifient les faits selon leurs besoins. Peck juxtapose ces discours avec des images d’archives de destructions ou de victimes. Le contraste est frontal, parfois brutal. L’objectif n’est pas tant de laisser le spectateur analyser que de provoquer une réaction immédiate.
On pense par exemple à certaines déclarations politiques contradictoires. Emmanuel Macron a pu affirmer que le chlordécone n’était pas dangereux avant que l’Élysée ne contredise ces propos quelques jours plus tard. Ce type de renversement permanent rappelle précisément ce que décrivait Orwell.

Sur le fond, le film fonctionne. Pour ceux qui découvrent ces mécanismes, il peut même être assez choquant.
Attention cependant : certaines images sont d’une grande violence, on voit notamment des morts à l’écran.

Une forme plus discutable
Là où le film convainc moins, c’est dans sa construction.
Orwell : 2 + 2 = 5 repose essentiellement sur un montage d’archives accompagné d’une voix off d’Orwell – interprétée en français par Eric Ruf. Mais ce montage est souvent très rapide. Les arguments s’enchaînent à toute vitesse et certaines informations sont parfois collées les unes aux autres.
Au lieu de créer une accumulation claire, cela peut produire l’effet inverse et rendre le propos confus. Certaines comparaisons historiques paraissent par exemple un peu rapides et mériteraient davantage de nuances.
Il y a même un paradoxe intéressant : Peck dénonce les mécanismes de manipulation de l’information tout en utilisant lui-même un montage très dirigé. Ce n’est pas forcément un défaut, mais cela explique pourquoi le film peut parfois paraître un peu écrasant.
Ce qui crée un autre paradoxe : ceux qui connaissent déjà le sujet arrivent à suivre, mais les autres risquent de se perdre dans ce flot d’images et d’arguments.
La voix off n’aide pas toujours non plus. Elle est assez lourde et finit par fatiguer, notamment dans les passages consacrés à la vie d’Orwell.

Orwell : 2 + 2 = 5 n’est pas un documentaire parfait. Son montage frénétique et sa narration appuyée peuvent perdre une partie du public.
Mais le film reste important. Parce qu’au-delà de ses défauts, il pose une question difficile à ignorer : et si la dystopie imaginée par Orwell n’était plus seulement une fiction, mais déjà une partie de notre réalité ?
Note : 7/10

Réalisateur : Raoul Peck
Chef monteuse : Alexandra Strauss